28.01.2008
La montée des inégalités en Chine représente-t-elle un véritable risque pour le pays ?
Depuis quelques années, les journaux occidentaux insistent sur les revers du « miracle chinois ». La montée des inégalités et la corruption qui alimentent de nombreux mouvements de protestation risqueraient de mettre à mal la dictature communiste, ainsi que l’unité du pays. Le littoral, très urbanisé, très développé et riche contraste avec la pauvreté des campagnes et surtout des régions périphériques. Certes, les inégalités existent dans ce pays qui allie communisme et capitalisme, mais, pour plusieurs spécialistes, elles ne représentent pas un véritable danger d’explosion.
Les inégalités dans ce pays de 1,3 milliards d’habitants ont considérablement augmenté depuis la fin du régime égalitaire en Chine, en 1978. Deng Xiaoping avait utilisé une formule célèbre : « Enrichissez-vous ». Certains ont réussi… et en peu de temps. Selon la liste des grandes fortunes mondiales publiée chaque année par le magazine américain Forbes, en 2005, 10 Chinois figurent sur cette liste de 691 noms, contre trois en 2004 et un seul les années précédentes. Cette année, ils seraient 106.
Mais parallèlement, une grande partie de la population chinoise s’appauvrit. Depuis quelques années, la montée des inégalités pose problème au pouvoir. On parle beaucoup aujourd’hui des nouveaux pauvres de la Chine industrialisée. Selon la Banque mondiale, les revenus des 10% de Chinois les plus pauvres ont chuté de 2,4% entre 2001 et 2003. Parallèlement, les revenus des 10% les plus riches ont augmenté de 16% sur la même période. Selon une étude datant de 2006 de la Commission chinoise du développement national, les 10% de la population urbaine les plus riches du pays possèdent le 45% des biens, alors que les 10% les plus pauvres n’en ont que le 1,4%.
Frédéric Langer, directeur de recherche à l’Organisme de Coopération et de Développement Economique (OCDE), souligne que cette pauvreté n’est plus celle d’un pays en voie de développement. Mais bien une pauvreté de type capitaliste comme en France. Beaucoup de Chinois, qui n’ont que très peu d’aides, arrivent tout de même à se débrouiller pour survivre, et parfois pour gagner un bon salaire. « Le danger, si ces inégalités augmentent trop fortement, est de voir la Chine franchir un point de non retour, de voir se développer une petite caste de milliardaires dont la fortune se transmet de génération en génération. Se créerait alors une société de type latino américain. En Chine ce ne serait pas des dynasties de propriétaires terriens, mais des dynasties de "businessmen" » analyse François Bourguignon dans l’Express, directeur de l'Ecole d'Economie de Paris.
La montée des inégalités s’est accélérée dans les années 1990, avec la disparition des entreprises d’Etat et des prestations sociales qu’elles fournissaient (logement, accès aux soins, à l’éducation, etc.), suivant celle des communes populaires et des entreprises coopératives à la campagne. Par ailleurs, la décentralisation fiscale a brisé toute possibilité d’une politique sociale nationale et l’émergence de potentats régionaux et locaux, corruptibles et corrupteurs, n’a fait qu’empirer les choses. En effet, la corruption est souvent un déclencheur dans les soulèvements populaires.
L’accroissement des inégalités pose, évidemment, problème dans un pays qui se dit encore communiste. Si l’on calcule l’indice de Gini, qui mesure la distribution des revenus sur une échelle allant de 0 à 100 (0 étant l’égalité absolue, 100 l’inégalité absolue), il est passé en Chine de 28 en 1981 à 38 en 1995 et à 44,7 en 2005, s’accroissant ainsi de moitié en vingt ans. Un indice très proche de celui des Etats-Unis (autour de 40), pays capitaliste par excellence, où la méritocratie est le maître mot… Selon le rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) de 2005, seuls 65% des Américains en concluent que l’inégalité des revenus est trop grande ; ils sont 95% en Chine.
Les Chinois découvrent les inconvénients du développement économique fulgurant. Entre 1998 et 2003, de 40 à 60 millions de personnes se sont retrouvées sans travail, alors que jusqu’à présent l’emploi était garanti à vie. Du jour au lendemain, il a fallu imaginer un système que les pays occidentaux ont mis plus d’un siècle à bâtir, souvent à coups de luttes sociales et politiques violentes.
Mais ces inégalités ne sont pas si criantes que certains journaux occidentaux pourraient le faire croire. Le « miracle chinois », c’est aussi l’élévation du niveau de vie pour une grande partie de Chinois. Aujourd’hui, 95% des foyers chinois ont la télévision ! Dans son ouvrage, Quand la Chine change le monde, Erik Izraelewicz rappelle qu’en vingt ans, « le revenu par habitant a été multiplié par cinq. Cela a permis à 400 millions de Chinois de sortir de l’extrême pauvreté (moins d’un dollar par jour). » Selon le rapport du PNUD de 2005, 250 millions de Chinois seraient passés au dessus du seuil de pauvreté de 1980 à 2005. Pour Jean-Luc Domenach, ancien directeur du Centre de Recherches Internationales (CERI) et directeur de la fondation des Sciences Politiques, interviewé par le Nouvel Observateur, « la tendance est à l’étirement. S’il est certain que les plus fortunés sont très avantagés, il n’est pas prouvé que les inégalités s’accroissent véritablement entre paysans et citadins, d’autant qu’un nombre croissant de paysans migre vers les villes ».
Pékin définit la pauvreté à partir d'un seuil de revenus de 83$ par an, soit 5% du revenu moyen annuel en Chine. Cette pauvreté se situe surtout dans les campagnes : les deux tiers des Chinois vivent dans les zones rurales alors qu’il n’y a pas assez de terres arables pour cette population. Le rapport 2005 du PNUD note sur ce point que l’écart entre le niveau de revenu dans les villes et dans les campagnes est « peut-être le plus élevé du monde ». Les paysans de l’Ouest sont les plus touchés par la misère. C’est là que vit la majorité des 150 millions de personnes en très grande pauvreté recensées par les statistiques officielles, fortement sous-estimées. Dans son article du Monde Diplomatique, Martine Bulard relève qu’une « nouvelle stratification du pays s’est opérée autour de quatre lignes de fracture. La première oppose la population urbaine à la population rurale ; la deuxième sépare les régions côtières, développées, de la Chine intérieure, longtemps délaissée. La troisième découpe les villes entre salariés dont la qualification est reconnue et les autres ; entre ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont pas. »
La pauvreté dans les villes existe, mais elle est moins visible. Avec le passage d’une économie à dominance agraire à une économie à dominance urbaine et industrielle à la fin des années 1980, on assiste à un vaste mouvement de déversement démographique du monde rural vers les centres urbains, en particulier les régions côtières les plus dynamiques du pays. La colossale migration hors des campagnes a déraciné cette population de travailleurs nomades (floating population) de son milieu d’origine, sans pourtant l’intégrer dans son nouvel environnement urbain ; ils passent de l’un à l’autre, sans emploi fixe et sans protection sociale. Selon Frédéric Langer, 100 millions de travailleurs chinois (qu’on appelle les « mingong ») vont et viennent dans les villes qui leur offrent du travail. Et pourtant, il n’existe pas de bidonvilles en Chine. La raison ? L’interdiction pure et simple des migrations internes : les Chinois n’ont pas le droit de s’installer durablement dans une autre région du pays que la leur.
Face à la pauvreté et à la corruption de certaines élites, des explosions sociales existent à l’heure actuelle et se multiplient depuis quelques années. La presse chinoise reste très discrète sur ces « incidents de masse », selon la terminologie officielle. Et pourtant, elles se multiplient : en 2004, on recense 74 000 troubles sociaux concernant 15 personnes ou plus ; 83 600 en 2005. En mars 2007, les émeutes de Yongshou avaient inquiété les députés de l’Assemblée nationale populaire. En effet, si ces émeutes se répandent, elles pourraient devenir dangereuses. Il faut rappeler qu’en Chine, près de 900 millions de paysans peuvent se soulever dans tout le pays à tout moment.
Et les dirigeants chinois savent que la durabilité de la transformation dépendra de la capacité de l’Etat à lisser ces inégalités entre couches sociales et au sein même des couches sociales, ainsi que les inégalités spatiales entre les côtes et l’intérieur. Le président Hu Jintao a d’ailleurs bien vu son intérêt à mettre en avant pour son deuxième mandat sa lutte pour une « société harmonieuse ». Au 17ème Congrès du Parti Communiste Chinois, en octobre dernier, le président chinois a mis en avant sa volonté de replacer l’homme au centre du développement en réduisant les inégalités sociales et les déséquilibres. Un objectif d’égalité qui se comprend dans un pays communiste. Mais qui fait sens aussi pour le développement économique de la Chine. Plus le niveau de vie sera élevé et semblable dans toute la Chine, plus le marché intérieur de la consommation pourra se développer. Ainsi, la Chine, qui exporte 50% de sa production, dépendra moins de ses exportations extérieures, notamment aux Etats-Unis.
Pour le moment, le pouvoir central semble épargné par ces mouvements sociaux: la plupart des révoltes visent les représentants locaux. Selon Frédéric Langer, la question de la corruption des élites, notamment lorsqu’il est question des terres, pose problème. En Chine, la propriété privée n’existe pas. C’est donc le chef du village qui prend une partie des profits, parfois pour sa poche… Mais cette manne peut aussi servir à construire des crèches ou des hôpitaux, donc à la communauté.
Les inégalités se creusent, des émeutes éclatent, mais il serait abusif de croire que ce grand pays puisse se diviser. Tout d’abord, ces mouvements ne reflètent pas un mécontentement généralisé. Selon Jean-Luc Domenach, interviewé par le Nouvel Observateur : « statistiquement, on peut relever des différences de rythmes, mais, globalement, tous les Chinois s’enrichissent, et bien qu’il puisse y avoir des protestations localisées, il n’y a pas de mouvement général. » Par ailleurs, le risque d’explosion est peu probable car ce peuple est très attaché à l’unité de sa nation. L’unité de cette population est réelle : si plusieurs dialectes sont parlés, une seule langue écrite, le mandarin, sert à toute cette population. Par ailleurs, la guerre civile de 1927 à 1949 est encore dans les esprits. Personne n’a envie de revivre les atrocités de ce conflit fratricide.
Mais l’intérêt économique joue aussi un rôle : si la Chine, 1,3 milliards d’habitants et quatrième puissance économique, pèse très fortement sur le plan international. En revanche, le Tibet seul n’a que très peu de poids. Les Chinois savent qu’il est dans leur intérêt de rester une nation unie. Ce qui ne les empêche pas d’être très attachés à leur région et à leur canton d’origine. La géographie est très hiérarchique en Chine. Ainsi, Frédéric Langer explique que lorsqu’un touriste visite le pays, il est accompagné par le supérieur de la région, du canton, du village,… et que chacun exerce son pouvoir sur son territoire.
Même si les mouvements sociaux se multiplient dans le pays, il n’existe donc pas de réel risque d’explosion. Mais la crispation chinoise à l’égard de l’extérieur est palpable. Avec la montée des inégalités, les Chinois blâment plus l’ouverture sur l’extérieur que le pouvoir central. Si la pauvreté s’accroît, et surtout si la croissance (de plus de 11% par an actuellement) diminue, la population pourrait se retourner contre les politiques. Et les accuser d’avoir été trop loin dans l’adoption du système capitaliste. Le risque n’est donc pas d’une opposition entre riches et pauvres mais bien d’un repli protectionniste d’un pays capitalo-communiste.
12:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Les commentaires sont fermés.