28.01.2008
La montée des inégalités en Chine représente-t-elle un véritable risque pour le pays ?
Depuis quelques années, les journaux occidentaux insistent sur les revers du « miracle chinois ». La montée des inégalités et la corruption qui alimentent de nombreux mouvements de protestation risqueraient de mettre à mal la dictature communiste, ainsi que l’unité du pays. Le littoral, très urbanisé, très développé et riche contraste avec la pauvreté des campagnes et surtout des régions périphériques. Certes, les inégalités existent dans ce pays qui allie communisme et capitalisme, mais, pour plusieurs spécialistes, elles ne représentent pas un véritable danger d’explosion.
Les inégalités dans ce pays de 1,3 milliards d’habitants ont considérablement augmenté depuis la fin du régime égalitaire en Chine, en 1978. Deng Xiaoping avait utilisé une formule célèbre : « Enrichissez-vous ». Certains ont réussi… et en peu de temps. Selon la liste des grandes fortunes mondiales publiée chaque année par le magazine américain Forbes, en 2005, 10 Chinois figurent sur cette liste de 691 noms, contre trois en 2004 et un seul les années précédentes. Cette année, ils seraient 106.
Mais parallèlement, une grande partie de la population chinoise s’appauvrit. Depuis quelques années, la montée des inégalités pose problème au pouvoir. On parle beaucoup aujourd’hui des nouveaux pauvres de la Chine industrialisée. Selon la Banque mondiale, les revenus des 10% de Chinois les plus pauvres ont chuté de 2,4% entre 2001 et 2003. Parallèlement, les revenus des 10% les plus riches ont augmenté de 16% sur la même période. Selon une étude datant de 2006 de la Commission chinoise du développement national, les 10% de la population urbaine les plus riches du pays possèdent le 45% des biens, alors que les 10% les plus pauvres n’en ont que le 1,4%.
Frédéric Langer, directeur de recherche à l’Organisme de Coopération et de Développement Economique (OCDE), souligne que cette pauvreté n’est plus celle d’un pays en voie de développement. Mais bien une pauvreté de type capitaliste comme en France. Beaucoup de Chinois, qui n’ont que très peu d’aides, arrivent tout de même à se débrouiller pour survivre, et parfois pour gagner un bon salaire. « Le danger, si ces inégalités augmentent trop fortement, est de voir la Chine franchir un point de non retour, de voir se développer une petite caste de milliardaires dont la fortune se transmet de génération en génération. Se créerait alors une société de type latino américain. En Chine ce ne serait pas des dynasties de propriétaires terriens, mais des dynasties de "businessmen" » analyse François Bourguignon dans l’Express, directeur de l'Ecole d'Economie de Paris.
La montée des inégalités s’est accélérée dans les années 1990, avec la disparition des entreprises d’Etat et des prestations sociales qu’elles fournissaient (logement, accès aux soins, à l’éducation, etc.), suivant celle des communes populaires et des entreprises coopératives à la campagne. Par ailleurs, la décentralisation fiscale a brisé toute possibilité d’une politique sociale nationale et l’émergence de potentats régionaux et locaux, corruptibles et corrupteurs, n’a fait qu’empirer les choses. En effet, la corruption est souvent un déclencheur dans les soulèvements populaires.
L’accroissement des inégalités pose, évidemment, problème dans un pays qui se dit encore communiste. Si l’on calcule l’indice de Gini, qui mesure la distribution des revenus sur une échelle allant de 0 à 100 (0 étant l’égalité absolue, 100 l’inégalité absolue), il est passé en Chine de 28 en 1981 à 38 en 1995 et à 44,7 en 2005, s’accroissant ainsi de moitié en vingt ans. Un indice très proche de celui des Etats-Unis (autour de 40), pays capitaliste par excellence, où la méritocratie est le maître mot… Selon le rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) de 2005, seuls 65% des Américains en concluent que l’inégalité des revenus est trop grande ; ils sont 95% en Chine.
Les Chinois découvrent les inconvénients du développement économique fulgurant. Entre 1998 et 2003, de 40 à 60 millions de personnes se sont retrouvées sans travail, alors que jusqu’à présent l’emploi était garanti à vie. Du jour au lendemain, il a fallu imaginer un système que les pays occidentaux ont mis plus d’un siècle à bâtir, souvent à coups de luttes sociales et politiques violentes.
Mais ces inégalités ne sont pas si criantes que certains journaux occidentaux pourraient le faire croire. Le « miracle chinois », c’est aussi l’élévation du niveau de vie pour une grande partie de Chinois. Aujourd’hui, 95% des foyers chinois ont la télévision ! Dans son ouvrage, Quand la Chine change le monde, Erik Izraelewicz rappelle qu’en vingt ans, « le revenu par habitant a été multiplié par cinq. Cela a permis à 400 millions de Chinois de sortir de l’extrême pauvreté (moins d’un dollar par jour). » Selon le rapport du PNUD de 2005, 250 millions de Chinois seraient passés au dessus du seuil de pauvreté de 1980 à 2005. Pour Jean-Luc Domenach, ancien directeur du Centre de Recherches Internationales (CERI) et directeur de la fondation des Sciences Politiques, interviewé par le Nouvel Observateur, « la tendance est à l’étirement. S’il est certain que les plus fortunés sont très avantagés, il n’est pas prouvé que les inégalités s’accroissent véritablement entre paysans et citadins, d’autant qu’un nombre croissant de paysans migre vers les villes ».
Pékin définit la pauvreté à partir d'un seuil de revenus de 83$ par an, soit 5% du revenu moyen annuel en Chine. Cette pauvreté se situe surtout dans les campagnes : les deux tiers des Chinois vivent dans les zones rurales alors qu’il n’y a pas assez de terres arables pour cette population. Le rapport 2005 du PNUD note sur ce point que l’écart entre le niveau de revenu dans les villes et dans les campagnes est « peut-être le plus élevé du monde ». Les paysans de l’Ouest sont les plus touchés par la misère. C’est là que vit la majorité des 150 millions de personnes en très grande pauvreté recensées par les statistiques officielles, fortement sous-estimées. Dans son article du Monde Diplomatique, Martine Bulard relève qu’une « nouvelle stratification du pays s’est opérée autour de quatre lignes de fracture. La première oppose la population urbaine à la population rurale ; la deuxième sépare les régions côtières, développées, de la Chine intérieure, longtemps délaissée. La troisième découpe les villes entre salariés dont la qualification est reconnue et les autres ; entre ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont pas. »
La pauvreté dans les villes existe, mais elle est moins visible. Avec le passage d’une économie à dominance agraire à une économie à dominance urbaine et industrielle à la fin des années 1980, on assiste à un vaste mouvement de déversement démographique du monde rural vers les centres urbains, en particulier les régions côtières les plus dynamiques du pays. La colossale migration hors des campagnes a déraciné cette population de travailleurs nomades (floating population) de son milieu d’origine, sans pourtant l’intégrer dans son nouvel environnement urbain ; ils passent de l’un à l’autre, sans emploi fixe et sans protection sociale. Selon Frédéric Langer, 100 millions de travailleurs chinois (qu’on appelle les « mingong ») vont et viennent dans les villes qui leur offrent du travail. Et pourtant, il n’existe pas de bidonvilles en Chine. La raison ? L’interdiction pure et simple des migrations internes : les Chinois n’ont pas le droit de s’installer durablement dans une autre région du pays que la leur.
Face à la pauvreté et à la corruption de certaines élites, des explosions sociales existent à l’heure actuelle et se multiplient depuis quelques années. La presse chinoise reste très discrète sur ces « incidents de masse », selon la terminologie officielle. Et pourtant, elles se multiplient : en 2004, on recense 74 000 troubles sociaux concernant 15 personnes ou plus ; 83 600 en 2005. En mars 2007, les émeutes de Yongshou avaient inquiété les députés de l’Assemblée nationale populaire. En effet, si ces émeutes se répandent, elles pourraient devenir dangereuses. Il faut rappeler qu’en Chine, près de 900 millions de paysans peuvent se soulever dans tout le pays à tout moment.
Et les dirigeants chinois savent que la durabilité de la transformation dépendra de la capacité de l’Etat à lisser ces inégalités entre couches sociales et au sein même des couches sociales, ainsi que les inégalités spatiales entre les côtes et l’intérieur. Le président Hu Jintao a d’ailleurs bien vu son intérêt à mettre en avant pour son deuxième mandat sa lutte pour une « société harmonieuse ». Au 17ème Congrès du Parti Communiste Chinois, en octobre dernier, le président chinois a mis en avant sa volonté de replacer l’homme au centre du développement en réduisant les inégalités sociales et les déséquilibres. Un objectif d’égalité qui se comprend dans un pays communiste. Mais qui fait sens aussi pour le développement économique de la Chine. Plus le niveau de vie sera élevé et semblable dans toute la Chine, plus le marché intérieur de la consommation pourra se développer. Ainsi, la Chine, qui exporte 50% de sa production, dépendra moins de ses exportations extérieures, notamment aux Etats-Unis.
Pour le moment, le pouvoir central semble épargné par ces mouvements sociaux: la plupart des révoltes visent les représentants locaux. Selon Frédéric Langer, la question de la corruption des élites, notamment lorsqu’il est question des terres, pose problème. En Chine, la propriété privée n’existe pas. C’est donc le chef du village qui prend une partie des profits, parfois pour sa poche… Mais cette manne peut aussi servir à construire des crèches ou des hôpitaux, donc à la communauté.
Les inégalités se creusent, des émeutes éclatent, mais il serait abusif de croire que ce grand pays puisse se diviser. Tout d’abord, ces mouvements ne reflètent pas un mécontentement généralisé. Selon Jean-Luc Domenach, interviewé par le Nouvel Observateur : « statistiquement, on peut relever des différences de rythmes, mais, globalement, tous les Chinois s’enrichissent, et bien qu’il puisse y avoir des protestations localisées, il n’y a pas de mouvement général. » Par ailleurs, le risque d’explosion est peu probable car ce peuple est très attaché à l’unité de sa nation. L’unité de cette population est réelle : si plusieurs dialectes sont parlés, une seule langue écrite, le mandarin, sert à toute cette population. Par ailleurs, la guerre civile de 1927 à 1949 est encore dans les esprits. Personne n’a envie de revivre les atrocités de ce conflit fratricide.
Mais l’intérêt économique joue aussi un rôle : si la Chine, 1,3 milliards d’habitants et quatrième puissance économique, pèse très fortement sur le plan international. En revanche, le Tibet seul n’a que très peu de poids. Les Chinois savent qu’il est dans leur intérêt de rester une nation unie. Ce qui ne les empêche pas d’être très attachés à leur région et à leur canton d’origine. La géographie est très hiérarchique en Chine. Ainsi, Frédéric Langer explique que lorsqu’un touriste visite le pays, il est accompagné par le supérieur de la région, du canton, du village,… et que chacun exerce son pouvoir sur son territoire.
Même si les mouvements sociaux se multiplient dans le pays, il n’existe donc pas de réel risque d’explosion. Mais la crispation chinoise à l’égard de l’extérieur est palpable. Avec la montée des inégalités, les Chinois blâment plus l’ouverture sur l’extérieur que le pouvoir central. Si la pauvreté s’accroît, et surtout si la croissance (de plus de 11% par an actuellement) diminue, la population pourrait se retourner contre les politiques. Et les accuser d’avoir été trop loin dans l’adoption du système capitaliste. Le risque n’est donc pas d’une opposition entre riches et pauvres mais bien d’un repli protectionniste d’un pays capitalo-communiste.
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Métro Plage
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Articles parus dans Le Monde des livres
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27.01.2008
Blogs : du journal intime au média rentable
Avec de 15 à 20 millions de blogs en 2007, la France est le pays européen qui compte le plus de journaux personnels en ligne, et le deuxième au monde derrière les Etats-Unis. Selon Médiamétrie, entre 2005 et 2006, le nombre de blogueurs a été multiplié par deux (voir graphique 1). Du journal intime en ligne, certains blogs sont devenus de véritables sources d’informations, de plus en plus consultées. La frontière entre journalistes professionnels et amateurs est remise en cause par le succès des blogs. Avec la professionnalisation d’une partie d’entre eux, certains blogueurs commencent déjà à concurrencer les journalistes « classiques ». Se pose dès lors la question de leur légitimité, de leur statut et de leur modèle économique. Les blogs représentent-ils un complément ou danger pour le journalisme ?
I. Blogs et journalisme sont-ils compatibles ?
1. Frontière entre blogueur et journaliste de plus en plus floue
« Le contenu est vraiment roi, et les blogs attirent de plus en plus les regards au détriment des sites d’actualité ou des sites thématiques traditionnels. Les dollars suivront les regards », estimait Tom Hespos, le 15 juin 2004, cité dans l’ouvrage de Cyril Fievet et de Emily Turrettini, Blog story (2004).
De fait, l’explosion des blogs a généré de nouvelles pratiques. Au départ, les blogs avaient pour vocation d’être des journaux personnels électroniques où chacun pouvait y confier ses confidences et raconter son quotidien. Aujourd’hui, de nombreux blogueurs ont dépassé cet usage pour transformer leurs blogs en véritables médias d’informations. Parvenus à un certain seuil de popularité, certains blogs s’apparentent à de véritables magazines en ligne. Une minorité d’entre eux prennent alors un assistant afin de gérer ce blog qui prend l’allure d’une entreprise. Se pose alors la question du statut du blogueur : dans la mesure où il produit de l’information, peut-il être considéré comme un journaliste ?
• La définition du journaliste professionnel :
La définition juridique pose problème : il n’y aucune condition d’accès à la profession de journaliste.
Selon l’article L 761-2 du Code du travail : « le journaliste professionnel est celui qui a pour occupation principale, régulière et rétribuée l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs publications quotidiennes ou périodiques ou dans une ou plusieurs agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources ».
L’article 93 de la loi du 29 juillet 1982 sur la communication audiovisuelle dispose explicitement que : « les journalistes exerçant leur profession dans une ou plusieurs entreprises de communication audiovisuelle ont la qualité de journaliste au même titre que leurs confrères de la presse écrite ».
En clair, la définition légale du journaliste professionnel repose sur trois éléments cumulatifs :
- l’exercice de la profession journalistique doit être rétribuée, et constituer le principal des ressources
- elle doit constituer l’occupation principale
- elle doit s’effectuer dans une ou plusieurs entreprises de communication.
• Qu’en est-il alors pour les blogueurs ?
Selon Emmanuel Derieux, professeur de droit des médias à l’Université Paris II, « compte tenu du caractère imprécis et peu exigeant de la définition légale du journaliste, les responsables de certains blogs, qui feraient de l’exploitation professionnelle d’un blog traitant de l’information d’actualité leur occupation principale, régulière et rétribuée, et qui en tireraient le principale de leurs ressources, pourraient se prévaloir de la qualité de journaliste professionnel ». Autant dire que peu de blogueurs répondent à ces conditions…
• La carte d’identité des journalistes :
La possession de la carte d’identité des journalistes n’est pas une condition préalable à l’exercice de la profession. Elle permet au journaliste de prouver sa qualité lors de l’établissement d’un passeport auprès des services douaniers, lors du franchissement d’une frontière afin de profiter de certains accords internationaux ou encore de prouver sa qualité de journaliste auprès des services fiscaux afin de se voir appliquer le régime fiscal spécial.
En clair, elle ne définit en aucun cas le statut de journaliste. Dans ce cas, un blogueur peut-il en bénéficier ? Pour Emmanuel Derieux, « s’il satisfait aux conditions de la définition du journaliste, un blogueur peut se voir attribuer la carte d’identité du journaliste professionnel ». Pour l’instant, cette étape n’a pas encore été franchie étant donné le caractère récent du phénomène. Jacqueline Papet, membre de la commission de la Carte, affirme qu’elle n’a encore jamais délivré le précieux sésame à un blogueur.
Né en octobre dernier, le site no-press.com, mis en ligne par une communauté de blogueurs, entend créer un label de référence pour des blogs influents qui se démarqueraient justement du travail journalistique. Parmi les principales propositions de ce collectif, la reconnaissance d’un statut du blogueur. Un statut qui passerait d’abord par la création d’une carte de blogueur attribuée par une commission, ensuite par la rédaction d’une charte déontologique. Ainsi, le système d’auto-régulation des blogueurs pourrait se calquer sur celui des journalistes. Mais ces propositions ne sont encore qu’à l’état d’ébauche.
2. En matière de liberté d’expression, les blogueurs sont-ils soumis aux mêmes droits et devoirs que les journalistes ?
Le blog relève du régime de la Loi pour la Confiance dans l'Économie Numérique (LCEN) du 21 juin 2004. Elle dispose, dans son article premier, que « la communication au public par voie électronique est libre ». En clair, tout le monde peut s’exprimer librement sur Internet. Néanmoins, l’objectif de ce texte est de responsabiliser d’une part les internautes, invités à dénoncer les contenus contraires aux bonnes mœurs, d’autre part les producteurs de contenus et les éditeurs de blogs.
• La liberté d’expression :
La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 stipule dans son article 11 que: « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »
Dans ce cas, un blogueur a tout à fait le droit de s’exprimer librement sur son blog. Cependant, comme les journalistes, il est soumis à des restrictions en matière de diffamation ou d’injure. Comme le rappelle Emmanuel Derieux, « dès lors qu’il y a publication, le régime de responsabilité, tel que défini par la loi du 29 juillet 1881 ou par un autre texte, s’applique quelle que soit la technique utilisée. Le droit de réponse dans les services de communication au public en ligne est consacrée par la loi du 21 juin 2004 (sur la confiance dans l’économie numérique) et fait l’objet d’un décret d’application du 24 octobre 2007 ». La loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 s’applique donc aussi aux blogs. Si les blogueurs ont les droits des journalistes, ils en ont aussi les devoirs ! Ils n’échappent donc pas au risque de condamnation en cas d’injure, diffamation ou atteinte à la vie privée par exemple.
• Réglementation des attaques personnelles :
S’il est un professionnel, le blogueur doit inclure dans son blog une notice légale, précisant le nom de la société, l’adresse du siège social, le numéro de téléphone ainsi que le nom du directeur de la publication et les coordonnées de l’hébergeur du blog. Il est protégé par la liberté d’expression, reconnue comme fondamentale dans l’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. Il a donc le droit de porter des jugements et d’émettre des critiques circonstanciées. Toutefois, le blogueur est responsable des propos qu’il tient sur son blog. Son droit de critique, par exemple, cesse devant les attaques personnelles. Les infractions dites « de presse », à savoir la diffamation, l’injure, la diffusion de fausses nouvelles, sont applicables aux blogs, avec certaines particularités. Ainsi, la personne atteinte dans son honneur ou dans sa personne dispose de trois mois, à compter de la publication du message diffamatoire, pour se manifester auprès du directeur de la publication, le blogueur. Ce dernier sera tenu d’insérer dans les trois jours le droit de réponse de la « victime » sous peine de se voir condamner à une amende de 3 750 euros.
Plus spécifiquement, les blogueurs salariés bénéficient d’une liberté d’expression protégée. La Cour de cassation a ainsi jugé que « sauf abus, le salarié jouit, dans l’entreprise et en dehors de celle-ci, de sa liberté d’expression à laquelle seules des restrictions justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché peuvent être apportées » (Cass. Soc. 22 juin 2004). Il peut donc commenter son travail ou parler de son entreprise dans son blog. Néanmoins, toute critique doit être fondée.
Et si le salarié est soumis, de par son contrat de travail, à une obligation de confidentialité, il ne doit pas divulguer d’informations en ligne.
• Le cas « Monputeaux.com »
Une des affaires les plus emblématiques de la difficulté à veiller au respect de la liberté d’expression sur Internet est bien celle de Christophe Grébert via son blog monputeaux.com. Christophe Grébert est journaliste mais s’il est connu, c’est avant tout pour ses démêlés judiciaires avec la municipalité de Puteaux (92). Depuis 4 ans, il tient un blog d’information locale dans lequel il n’hésite pas à égratigner Joëlle et Charles Ceccaldi-Raynaud, les maires successifs de la commune de Puteaux.
En 2004, la mairie de Puteaux a porté plainte pour diffamation contre Christophe Grébert. Sur son blog, il laissait entendre qu'une employée municipale avait été licenciée parce qu'elle avait dénoncé les conditions douteuses d'attribution d'un marché public. En mars 2006, après deux ans de procédure, le blogueur a été relaxé par la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris qui juge les affaires de presse. La mairie a fait appel et un nouveau procès a eu lieu le 25 avril 2007 devant la 11e chambre de la cour d'appel de Paris. L'arrêt du 6 juin 2007 a confirmé la relaxe en se fondant sur la bonne foi du blogueur.
En septembre 2006, Joëlle Ceccaldi-Raynaud et Charles Ceccaldi-Raynaud ont par ailleurs été condamnés par la 14e chambre correctionnelle du tribunal de Nanterre pour diffamation contre Christophe Grébert, pour avoir insinué sur le site officiel de la municipalité que le militant socialiste avait des "penchants pédophiles"...
Cette affaire montre bien que le blogueur a été « traité » comme un journaliste. Il a bénéficié d’un privilège de juridiction en étant jugé par la 17e chambre du Tribunal correctionnel de Paris, spécialisée dans les affaires de presse. Ce privilège peut s’expliquer par le fait que le journal Le Parisien était poursuivi dans la même affaire. Pourtant, Christophe Grébert ne revendique jamais son statut de journaliste sur son blog.
Dans son allocution au forum Legipresse en octobre dernier, Christophe Grébert a tenu a rappeler que la liberté d’expression était un droit fondamental de chaque citoyen, journaliste ou non : « La liberté d'expression est la règle. On doit pouvoir tout dire sur Internet, sans être inquiété », a-t-il asséné. « On accuse un peu trop facilement l'internaute de franchir ces limites. On accuse la blogosphère d'être le royaume de la désinformation et de la rumeur ».
• Le secret des sources :
En droit français, la protection des sources journalistiques est une question confuse. Revendication des journalistes, elle a longtemps été ignorée par la loi mais admise par les Tribunaux. Mais un arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’Homme du 27 mars 1996 a mis fin à cette situation. Cet arrêt « Goodwin c/ Grande Bretagne » posait la question suivante : dans quelle mesure une juridiction peut-elle contraindre un journaliste à livrer l’origine de ses sources ? La réponse de la Cour a été que « la protection des sources journalistiques est l’une des pierres angulaires de la liberté de la presse ». Suite à cet arrêt, la protection des sources journalistiques a été inscrite dans la loi de 1881. Cependant, la protection des sources ne s’applique que lorsque le journaliste est entendu comme témoin.
Si les blogueurs voulaient eux aussi profiter de cette protection, il faudrait qu’on leur reconnaisse la qualité de journaliste. Ce qui n’est pas le cas…Un blogueur est donc dans l’obligation de livrer ses sources si une institution judiciaire lui en fait la demande.
Il en va autrement aux Etats-Unis. En novembre 2006, une Cour d’appel de l’Etat de Californie a jugé que des éditeurs de blogs n’étaient pas obligés de révéler leurs sources. L’affaire en question opposait trois blogueurs à Steve Jobs, le patron d’Apple. Ce dernier les accusait d’avoir publié des informations confidentielles sur des produits en cours de développement. Steve Jobs souhaitait donc savoir qui les avait révélées. Mais la Cour a jugé qu’elle ne pouvait décider s’il s’agissait d’informations légitimes ou illégitimes, rappelant que le droit à l’information était défendu par le 1er amendement de la constitution.
Aujourd’hui, le problème de la définition du journaliste se pose davantage sur un plan économique que sur un plan juridique. En effet, il est important de savoir si un blogueur peut tirer le principal de ses ressources d’un blog. Selon Le Monde 2 (n° 196), le revenu moyen d’un blogueur serait de 20 euros mensuels... On peut tout de même relever qu’une dizaine de blogueurs français touchent de 1500 à 5000 euros par mois.
II. Economie : les blogs, un modèle économique viable ?
1. L’économie de la blogosphère française
• Difficile de gagner sa vie avec un blog !
Peut-on gagner sa vie avec un blog francophone ? Pierre Haski, co-fondateur du site d’information rue89, est catégorique. Pour lui, « ce modèle n’est pas rémunérateur ». Et pourtant, une poignée de sites a réussi à s’extraire de la masse des blogs et à se faire connaître sur la toile.
En France, premier constat : la grande majorité des blogs ne sont pas rentables. Pour les blogs locaux, comme celui de Christophe Grébert, monputeaux.com, il reste très difficile de gagner sa vie : « Je gagne environ 50 euros par mois avec des publicités. Tout juste assez pour payer mes coûts d’hébergement. Il faut faire de très grandes audiences pour vivre de la publicité. J’ai environ mille visites par jour, il m’en faudrait cent fois plus ». Normal, avec une cible locale -les 40 000 habitants de Puteaux-, difficile de gagner des millions !
• Les blogs rentables
Et pourtant, certains y parviennent. En France, 2000 internautes vivraient de leur blog soit 5 à 10% de la communauté, mais ces chiffres restent approximatifs. Ainsi, Carlytoss gagne 1000 euros par mois avec son blog inanoblog.fr. Le site www.neteco.com, désigne les blogs français les plus rentables : l’éditeur de chauffeurdebuzz.com arriverait ainsi à gagner 10 000 euros mensuels. Avec 25 000 abonnés, Loïc Le Meur, star de la « blogeoisie »* française, toucherait 6 000 euros par mois. Mais les blogueurs américains dépassent parfois les 60 000 dollars mensuels…
• Invasion de la publicité
Les blogueurs qui veulent être rémunérés peuvent choisir entre diverses stratégies économiques, avec tout de même une constante : c’est grâce à la publicité que leurs blogs sont rentables. En mars 2003 le marketing fait son apparition dans le monde amateur des blogs. Six jeunes blogueurs américains sont recrutés par l’agence Richards Interactive afin de créer un blog vantant les mérites d’un nouveau produit laitier (ragingcow.com). Les jeunes blogueurs furent remerciés avec des T-shirt et des bons d’achat… Enorme tollé dans la blogosphère qui voit dans la percée du marketing une dérive. Mais aujourd’hui, la publicité dans les blogs s’est banalisée.
Pour les annonceurs, les blogs sont un outil idéal car ciblé. Face à une blogosphère de plus en plus segmentée, les marques n'ont plus qu'à faire leur marché. Toutes les communautés y sont représentées : fous d’électronique, de jardinage, de cuisine… Seul souci, il reste très difficile de maîtriser les blogs, du fait de leur indépendance éditoriale. Rien n’empêche un blogueur de dévaloriser le produit d’une marque ou de changer d’avis sur cette dernière. Mais quand une opération plaît aux blogueurs, c'est dans la poche. Les retombées de la publicité contextuelle sont immédiates et portent même souvent leurs fruits avant celles des médias traditionnels.
2. Les systèmes économiques
Premier système : le lien sponsorisé, ouvert à tous les blogueurs quelle que soit leur influence. Avec une originalité : c’est le blogueur qui insère dans son espace personnel les publicités ciblées. La plupart des éditeurs de blogs qui veulent gagner leur vie s’affilient à ce type de système. Le plus connu, Google AdSense a été lancé en 2003. Pour 1000 pages vues en moyenne , le blogueur gagne… un euro ! Résultat : la course aux « clics ». Un modèle bien souvent insuffisant pour les blogs cantonnés au seul public francophone. Une autre régie publicitaire, Blogbang, a été lancée par Publicis cet été avec 1 775 blogs affiliés et 64 millions de pages de pub vues par mois. Selon le fondateur du Blogbang Julien Braun, seuls dix blogueurs font « du chiffre » : entre 1500 et 5000 euros par mois.
Deuxième modèle, plus profitable mais plus sélectif : les régies publicitaires. Les régies choisissent les blogs les plus influents et leur proposent des habillages de blog et des bannières classiques. Aux blogueurs ensuite de décider ce qu’ils acceptent. Avec ce système, le coût pour mille pages vues (le CPM) est plus élevé. Pour la régie Influence, par exemple, il se situe entre 7 et 15 euros. Deedeeparis.com, un blog féminin, travaille avec W2 Régie, qui a mis au point une offre de publicités « spécial blogs de filles ». Mais la régie, dans ce cas précis, garde 40% des revenus générés par le blog.
Troisième modèle : le publipost, un système lucratif mais risqué. Certains groupes comme Blogrider proposent des publireportages aux blogs les plus populaires. Blogrider a un prix attractif : jusqu’à 200 euros pour un publipost. Mais cette stratégie décrédibilise l’indépendance du blogueur.
Enfin, une dernière possibilité, plus pernicieuse, s’offre aux blogueurs : la publicité clandestine. Par exemple, lors du lancement de la XBox en France, Microsoft a offert des consoles et indemnisé des blogueurs qui vantaient les mérites de la console.
2. Les mesures d’influence
Pour toucher le plus de consommateurs possible, les annonceurs privilégient les blogs les plus influents. Problème : la mesure d’audience n’est pas encore au point sur le web. Difficile dès lors d’estimer leur potentiel commercial…
Les critères d’évaluation sont variés : le nombre de « clics » est important, mais les agences regardent aussi si le blog est référencé dans les moteurs de recherche ainsi que la qualité des textes, du graphisme et l’expertise du blogueur et de ses lecteurs.
Autre souci : les rares instruments de mesure sont américains et ignorent souvent la blogosphère française. Le plus connu de ces outils, Technorati - qui est aussi un moteur de recherche dédié aux blogs - recense, pour établir son classement, le nombre de liens et de sites renvoyant à une page personnelle. Pour Technorati, deux classement : les « most linked to » et « most favorited ». Dans le « top 100 » établi par Technorati, on ne trouve aucun blog français. La France dispose de son propre outil, le site wikio, remis à jour tous les premiers du mois, qui prend aussi bien en compte la dimension quantitative que qualitative en demandant l’avis des internautes.
« Un blog influent dépasse les 5 000 visiteurs uniques par jour », précise Philippe Torloting au magazine Stratégies (12/07/2007), consultant e-média chez Business Interactif. « Quand on atteint ce palier, on commence à être un blogueur star et on songe à en tirer des revenus » ajoute-t-il. Parmi eux, le blog de Loïc Le Meur, loiclemeur.com, enregistrait en moyenne 60 000 visiteurs par mois pendant la campagne présidentielle. Un contexte politique qui a accentué la visibilité de certains blogs.
On réserve même des « confblogs » aux blogueurs influents. En 2005, l’entreprise de communication Euro RSCG avait ainsi invité des blogueurs pour le lancement d’une nouvelle version du moteur de recherche Exalead. Une conférence de presse traditionnelle avait précédé celle des blogueurs.
Influents, lucratifs, certains blogs deviennent de nouveaux médias. Mais ils constituent une petite minorité et ne sont toujours pas reconnus comme tels. Le blog en tant qu’espace personnel, subjectif et spécialisé ne représente pas une concurrence sérieuse pour le journalisme traditionnel. En revanche, si un blog se transforme en site d’information, pour lequel travaillent plusieurs journalistes, comme rue89, il devient un concurrent direct pour les mass médias. Reste le problème du modèle économique sur Internet, pas encore résolu en ce qui concerne Rue89, malgré sa large visibilité sur la scène médiatique. Les annonceurs sont encore rares sur ce site d’information. Mais le problème est plus large : les trois quarts des annonceurs se concentrent sur dix sites internet (orange, msn…). Le tiers restant constitue un maigre pactole pour le reste, dont les blogs font partie.
* Blogeoisie : désigne ironiquement les blogueurs les plus influents
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