30.01.2008
Joute oratoire pour poètes urbains
« Les soirées slam, c’est sympa, mais les tournois, c’est encore mieux ». Tsunami MC, l’animateur de la soirée, donne le ton de cette compétition originale. Le slam, cette poésie moderne, dont les rythmes rappellent le rap, donne la possibilité à chacun de s’exprimer sur un thème qui lui tient à cœur. Sous la passerelle Simone de Beauvoir, sur la Seine, à bord de la Guinguette pirate, il y a foule. Sur cette jonque transformée en bar, on propose souvent des concerts. Mais ce soir, on célèbre la force des mots. Non celle des notes. Des guirlandes et des bouées décorent l’ensemble de la salle. La jonque tangue lorsqu’un bateau passe près d’elle. Les spectateurs et les candidats se disputent les places sur les bancs en bois, disposés comme dans une classe d’école. Les retardataires s’assoient sur les cales du bateau. A droite, on distingue les silhouettes des livres ouverts, symboles de la Bibliothèque Nationale de France. A gauche, les lumières de Paris se reflètent dans la Seine. Tournoi verbal. Tsunami MC rappelle que les participants viennent avec leur texte mais « sans accessoires, sans costume et sans accompagnement musical ». Trois minutes, chacun son tour, pour convaincre avec ses vers et ses verbes. Trois participants seulement iront en finale. Lot de consolation pour les autres : un verre gratuit au bar. Des membres du public, volontaires constituent le jury. « La star académy du slam », comme l’annonce Tsunami MC, peut débuter. Mélange des genres. Ce soir, c’est micro ouvert, alors tout le monde peut participer. Avec trente candidat, la soirée multiplie les accents et les thèmes. Une Japonaise lit avec difficultés son texte sur un séjour à Sarcelles. La scène offre un joyeux mélange de poètes expérimentés et débutants. Tous ou presque connaissent leur texte par cœur. Acteurs ou musiciens, ils déclament leurs oeuvres. Un adolescent hésitant passe après « Le Robert », un habitué déjà qualifié dans une autre équipe. La diversité des personnes se reflète dans la variété des sujets. « Tu arrives avec ce que tu as au fond du cœur » explique ptit Chris. Lui livre son plaisir à jouer avec les barrettes à cheveux de ses amies tandis que Grégoire livre son obsession pour le bouton sur le nez de Romane Bohringer. D’autres expriment des sentiments plus intimes comme la douleur de la féminité ou leur vision du couple. To, lui a choisi le « beat box », cette façon de faire de la musique avec sa bouche, pour rythmer son verbe.
Au dessus des têtes, un grand écran projette le film des réactions du public en direct. Et ce soir il participe au spectacle. Dans un grand chapeau rouge, jaune et vert, digne d’un cirque, chaque candidat tire au sort le nom du prochain slameur. Certains crient « le chapeau ! le chapeau ! ». Beaucoup lancent des « ah ! » quand le jury se montre clément, des « oh ! » quand ils trouvent la notation sévère. Un spectateur s’écrie même « honte sur vous » au jury, injuste avec un slameur. Tous applaudissent les courageux qui expriment leurs émotions.
Poètes urbains. Pour ptit Chris, « Le slam, c’est trois minutes de liberté ». La première consiste à pouvoir avancer masqué vers la foule. Tsunami MC, Error, Vincent, et d’autres se sont choisis un nom de scène. « Le but, c’est de s’exprimer librement » explique Morgan. « Ces poètes urbains », comme les décrit Fabien, déclament leurs mots avec rimes et rythmes pour parler de ce qui les touche, les blesse et les enchante. Bissao ouvre le concours avec une description toute personnelle de cet art nouveau : « C’est comme aller au tableau quand on est à l ‘école/ on se fraie un chemin à travers la plèbe. »
A la fin de soirée, Tsunami MC, à force de chauffer la salle, commence à perdre sa voix. Vincent vient en renfort motiver les spectateurs fatigués. « C’est le bordel ce slam ! » lance en rigolant un habitué. Six des trente concurrents sont finalement retenus. Ils reviennent sur scène pour le deuxième tour, partager un nouveau texte avec le public. Beaucoup de slameurs déçus ont quitté les lieux. La salle, moins réactive, encourage les nouveaux talents de la scène parisienne. Sandra, Error et To sont déclarés vainqueurs de cette manche. Qualifiés ce soir, ils devront affronter les favoris des neuf autres équipes. Décalée, insolite, engagée ou romantique, la verve de ces poètes-musiciens résonne longtemps dans les têtes.
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Le fabuleux destin de Joffrey Collignon
Cet adolescent venu de banlieue vient d’intégrer la nouvelle classe du lycée Henri IV, la Classe Préparatoire aux Etudes Supérieures .
Joffrey Collignon incarne la nouvelle élite de la nation. Ce boursier de dix-huit ans a toujours vécu dans la banlieue est de Paris. Un père cheminot, une mère agent d’entretien, Joffrey est l’exception de la famille. Son père a arrêté ses études en troisième, « parce qu’il en avait marre » selon Joffrey. Sa mère, parce qu’elle était enceinte. Lui risque de côtoyer les bancs d’étudiants pendant encore de nombreuses années. Alors quand ses parents apprennent la nouvelle, des larmes accompagnent les félicitations : leur fils, déjà reçu au baccalauréat avec une mention Bien est admis dans le meilleur lycée parisien ! C’était le 4 juillet dernier. Joffrey avait passé la matinée à remplir des dossiers de candidature pour des classes préparatoires en banlieue, quand soudain, le proviseur du lycée Henri IV appelle : Joffrey est accepté dans la Classe Préparatoire aux Etudes Supérieures.
Dans cette classe préparatoire spéciale, créée en septembre dernier, des bacheliers reçoivent pendant un anun enseignement dense dans diverses disciplines, qui devrait leur permettre d’intégrer les meilleures classes préparatoires aux grandes écoles. Une expérience « pour ouvrir aux milieux modestes l’accès aux concours des grandes écoles » explique Joffrey. Trois conditions pour poser sa candidature : être boursier, un bon niveau scolaire, une forte motivation. Trente étudiants, venus de banlieues parisiennes, de la campagne et de la Réunion sont ainsi parachutés dans ce lycée particulièrement exigeant.
Début septembre, c’est le grand saut. Départ de Veneux-les-Sablons, terminus à la Cité universitaire. Très organisé et un rien anxieux, Joffrey est le premier à prendre possession du bâtiment réservé aux élèves de la classe. Il s’installe avec un étudiant réunionnais, qu’il avait contacté avant même la rentrée. Puis il accueille ses camarades. Très vite, il est choisi comme délégué. Joffrey prend son rôle très à cœur. « On est tous déboussolés à égalité » assure t-il. Mais lui a sans doute moins de raisons de se décourager que d’autres. Alors il tente de soutenir ceux qui baissent les bras. « Il est comme notre maman » explique sa camarade Aïssatou.
Joffrey ne cache pas son enthousiasme. Il apprécie la qualité de l’enseignement, de l’information et de l’ouverture culturelle à Henri IV. A présent, il jongle entre les conférences d’étudiants diplômés de Normale Sup, les visites au musée et les sorties au théâtre.
Avec un goût prononcé pour la lecture, une curiosité insatiable, Joffrey reste confiant pour la suite des évènements. Son ambition? Faire sa classe prépa à Henri IV puis réussie le concours d’entrée à Normale Sup pour faire de la recherche. Le premier mois fut un peu difficile. Il passe alors ses week-end à la Cité Universitaire, plongé dans Platon ou Bachelard. Ses parents s’en inquiètent. « Tu travailles trop, tu devrais penser à vivre » lui répète son père. Il a maintenant acquis un rythme de croisière qui lui permet de rentrer plus souvent chez lui. Il troque alors ses livres de philosophie contre des mangas et travaille son anglais avec les jeux vidéos.
Ce qui le choque à Henri IV ? Certaines collégiennes de 12 ans s’habillent en Vuitton. D’autres vivent dans d’immenses appartements avec vue sur la Tour Eiffel. Des collégiens voient d’un mauvais œil ces étudiants qui dénotent. Mais Joffrey s’insurge contre ce mépris d’enfants gâtés : « notre culture vaut la leur ». Pour lui, l’avantage de cette classe originale réside justement dans le mélange des cultures, des origines, des accents.
Joffrey se sent à l’aise dans son nouvel environnement. Pas facile pourtant de faire le grand écart : en semaine la culture élitiste, le week-end les copains qui ont arrêtés leurs études en troisième. Eux le regardent avec admiration. Certains lui disent en rigolant qu’il deviendra ministre. ais Joffrey n’a pas toujours été un modèle d’obéissance. En cinquième, il est collé pour avoir pulvérisé le casier d’un enseignant. Blouson noir, chemise blanche, basquets, Joffrey, mal rasé, ressemble à n’importe quel étudiant parisien. Avec une motivation exemplaire.
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Roger Narboni, concepteur lumière militant
Après la cathédrale de Reims, un quartier d’Athènes, un cinéma à Kaboul, ce génie de la lumière travaille sur l’illumination de Notre Dame de Paris
« Comme tous les parents juifs, les miens voulaient que je sois médecin ou avocat ». Roger Narboni a choisi, lui, l’originalité. Après un détour par l’électronique et la peinture, sept années de voyage, il travaille depuis 1983 avec un matériau méconnu : la lumière. Le 20 octobre dernier, avec sa femme et ses deux enfants, il a inauguré une nouvelle mise en scène lumineuse de la cathédrale de Reims. Pour Noël, retour à paris,où il poursuit l’éclairage débuté en 2002 de Notre Dame.
Dans sa cuisine, cet artiste original, larges lunettes et barbe blanche, explique comment lui, le banlieusard apolitique, est devenu un patron d’une petite entreprise et un militant de la lumière. Né à Alger en 1953, ce fils de pied-noir arrive en France à 9 ans. Il vit à Bagneux. La cité, la violence et les tournantes, il connaît. Entre son père ouvrier et sa mère, femme au foyer, il sait que seules les études pourront l’aider à devenir quelqu’un. Débrouillard et brillant, cet enfant de la méritocratie touche à différents domaines avant d’arriver à la lumière. A 16 ans, un bac électronique en poche, Roger Narboni veut « devenir artiste ». Il choisit un double cursus original : une maîtrise d’électronique et les beaux-arts. Il y découvre « une autre planète ». Les étudiants vivent dans d’immenses appartements au cœur de Paris. Lui vole ses pinceaux et ses couleurs au BHV.
C’est à Bagneux, la ville où il a grandi, que Roger Narboni crée en 1988 son entreprise, Concepto. Avec cinq collaborateurs, il monte chaque année une quarantaine de projets. 20% seulement aboutissent. Sa dernière idée, une association humanitaire : « Lumière sans frontière ». Avec pour but d’ aider les victimes de part le monde à vivre dans un environnement lumineux agréable. Yémen, Afghanistan, Grèce : ce globe trotter sillonne la planète pour défendre sa vision de la lumière.
La lumière reste un domaine inexploré à l’université. Alors Roger Narboni essaye d’éduquer. Et il a de quoi faire. Il explique, dans des conférences et dans ses trois livres, l’importance de la lumière dans la vie des populations. Il combat nombre « d’idées reçues complètement fausses ». Pour certains, un bel éclairage serait réservé aux élites. Et pour les partisans du « tout- sécuritaire », plus il y a de lumière, moins il y a de violences. Ce cinquantenaire dynamique cherche à toucher un large public. Bien sûr, il y a ses élèves de l’école du paysage à Blois. Mais il travaille aussi avec des personnes de quartiers défavorisés, des enfants d’écoles maternelles ou des élus. En pleine nuit, il emmène des maires visiter leur ville pour étudier l’éclairage. Ce passionné met en lumière l’importance de cette dernière. Mais ce soir, en sortant du pavillon des Narboni à Clamart, je cherche mon chemin dans leur jardin. Dans le noir.
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Magazine
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